"All In", révolution en vue ou simple OVNI ?

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Ce dimanche 13 mai 2018, au siège de Pro-Wrestling Tees à Chicago, la bande de joyeux drills de Being The Elite a tenu sa première conférence de presse pour All In. Toute en spectacle, la séance s’est faite devant des fans et médias déjà acquis à la cause de Cody Rhodes et les Young Bucks et n’a donné que très peu d’annonces supplémentaires sur le show du 1er septembre : la participation d’une nouvelle star, Rey Mysterio Jr., et un match de championnat du monde poids-lourd NWA pour Cody (nicely done, Billy !). Mais le véritable objectif derrière cette conférence était de marteler une dernière fois (non, pas #FTRR, pour les retardataires au fond à gauche dans le coin sombre) le lancement de la billetterie, les heures suivantes.

Le défi n’était pas de faire de la communication marketing efficace (et cela, les Young Bucks et Cody Rhodes savaient déjà bien le faire avant même de se rencontrer). Le défi n’était pas d’organiser un show (Nick & Matt en avaient l'habitude à Reseda). Le défi était de dépasser la barre des 10.000 billets vendus pour un show de catch complètement indépendant, où Cody et les Bucks investiraient même leurs salaires s’il le fallait (d’où l’expression retenue pour « All In »). Ce défi a non seulement été relevé, il a été explosé ! Les 10.000 et quelques tickets mises en vente pour la soirée au Sears Centre de Chicago (le jour de la fête du travail américaine, bien choisi) ont tous été vendus en moins de 30 minutes ! Littéralement, comme l’ont souligné tous les médias de catch hier et aujourd’hui, du jamais vu aux Etats-Unis depuis (même pas la mort mais) la chute de la WCW à la fin des années 1990.

Une "blague", un "défi impossible" ... un bon angle de "crowdfunding" en somme ?

Le pari initial avait été lancé au célèbre journaliste et critique, Dave Meltzer, par Cody lui-même sur Twitter il y a tout juste un an. Meltzer affirmait alors, en réponse à un fan, que la Ring of Honor n’arriverait jamais dans un avenir proche à remplir une salle de plus de 10.000 personnes. Le fils du « fils d’un plombier » avait rétorqué qu’avec son nom et celui des frères Jackson à l’affiche, il ne leur suffirait que de trois mois de promotion (un détail du défi dont personne n’a souvenir d’ailleurs …) pour lui donner tort. Dès lors, la campagne de communication s’était mise en marche : Being The Elite est passé de simple vlog ou « road diairies » des Young Bucks et Kenny Omega à une véritable web-série influençant sur des « storylines » majeures de la ROH et NJPW, un compte Twitter @ALL_IN_2018 s’est ouvert en décembre 2017 annonçant des noms, date et lieu au compte-goutte, un partenariat commercial avec Pro-Wrestling Tees s’est signé et une véritable convention, STARRCAST (avec un certain 'Best In The World' au casting), s’est organisé autour.

Being The Elite, le show devenu plateforme de promotion d'All In, a-t-il désormais une raison d'exister ?

Aujourd’hui, le « club » de Cody & Cie est, comme on dit dans le jargon, plus qu’« over ». En 2018, il est de près ou de loin à l’origine de l’événement le plus fréquenté de l’histoire de la ROH (plus de 6.000 fans ont préféré son Supercard of Honor XII à NXT TakeOver : New Orleans), du succès similaire de NJPW Strong-Style Evolved et du prochain G1 Special in San Francisco au beaucoup plus imposant Cow Palace (et ce n’est pas un hasard, puisque c’est l’une des salles favorites de Cody Rhodes) – sans oublier CEOxNew-Japan, le show co-organisé par Kenny Omega. Contrairement au catch indépendant britannique par exemple, ou deux-trois promotions se partagent ce marché nouvellement grandissant, les parts du circuit indy américain que cette bande ne touche pas de leur "Midas touch" ne font que vivre ou survivre à côté (autrement dit, la Ring of Honor ne serait actuellement peut-être pas grand-chose sans elle).

A LIRE : Comment le catch raconte une histoire en 2018

Le succès (commercial) aussi soudain et fracassant d’All In est aussi bien leur victoire que celle des fans eux-mêmes … ou pas ? Ce show auto-financé, le plus « alternatif » qui soit, est la preuve que des catcheurs non-WWE (ou presque, dans le cas de Cody) assez populaires, au sens aigu de la communication et du marketing, sont capables sans l’aide d’aucune structure ou agent (« P-W-G ! P-W-G !») de fédérer une véritable communauté autour d’eux et de la transformer en une clientèle fidèle et vorace – à condition de leur offrir, a priori, exactement ce qu’ils attendent en retour. Car pour ce show du 1er septembre déjà « sold out », Cody & The Bucks n’ont même plus besoin de rester « all in » puisque quoi qu’il arrive, s’ils se débrouillent assez bien tout en faisant le minimum d’efforts, les 10.000 et quelques fans qui ont leur ticket seront là et achèteront t-shirts et goodies au passage. De ce point de vue, seuls les prochains mois nous diront si le trio visionnaire ne va pas tomber dans les mêmes travers que Stamford (même si, personnellement, j’en doute). Autre doute : le show sera-t-il, à l’image de son idée folle, aussi révolutionnaire en termes de qualité in-ring et narrative ? Là encore, nous ne le serons que le soir même du 1er septembre prochain.

Le jamais vu, jamais fait et historique ne fait pas tout ...

Qu’en est-il de sa signification pour le « futur de la profession » ? La plupart des médias et spécialistes tiennent à souligner uniquement l’accomplissement de ce week-end en lui-même pour d’ores et déjà prédire un impact historique hypothétique sur l’industrie toute entière. Pourtant, ce show « anti-establishment », arrivé au bon moment et surfant sur la bonne vague, va-t-il vraiment changer le monde du catch comme l’a fait l’ECW de Paul Heyman ou la WWF des années 1980 avant lui ? Peut-être, mais pas forcément 100% en bien.

Du point de vue des catcheurs, l’influence d’All In et de ce qui suivra immédiatement après pourrait être aussi positive que négative. D’un côté, un tel succès donnera un argument de pression pour relancer sérieusement le débat autour de la formation d’un syndicat (ou « union » en anglais), après avoir prouvé le fait que des catcheurs n’avaient besoin d’aucune organisation derrière eux pour faire ce qu’ils entendaient. De l’autre, organiser un événement et en prendre les responsabilités administratives, juridiques et financières n’est pas à la portée de tous. Des structures comme la WWE ou la NJPW ont des mauvais côtés (plus chez une que chez l’autre, évidemment) mais elles ont pour elle un ensemble de garanties de protection médicale et juridique de leurs talents. Et même d’un point de vue créatif, si un personnage ou une « storyline » ne marche pas auprès du public, les critiques retombent sur la direction et l’équipe créative, rarement le catcheur lui-même. Seul face à son public, le droit à l’erreur devient très vite limité.

Quant aux promoteurs d’ailleurs, ce modèle volontairement « chaotique » et auto-entrepreunarial les poussera peut-être à donner davantage de pouvoirs créatifs et de liberté, en général, à leurs talents. D’un autre côté, cela peut les amener à négliger des postes clés dans l’organisation d’un show de catch : adieu « bookers », « agents » et scénaristes. Qui a dit que le monde du catch avait besoin d’un Gabe Sapolsky, d’un Chris Kreski ou … d’un Dusty Rhodes ? (Et ne parlez pas à Cody de Vince Russo !) Qui a dit qu’un programme purement scénaristique tel Lucha Underground avait vraiment lieu d’être ? Et qui a dit, encore une fois, qu’on avait besoin de « booker » la carte d’un show de A à Z pour le vendre ? Que serait la monstrueuse ascension de la NJPW en 2018 sans une organisation solide, une direction déterminée et avisée et une équipe créative efficace ?

Pour l’instant, All In (l’un des rares shows sans promotion organisatrice … de puis Heroes of Wrestling) est un ovni et non l'écriture d'une nouvelle page de l’histoire du catch. Et seul l’avenir conclura sur la positivité de son influence … mais en attendant, j’en connais trois qui se baignent dans des milliers de billets verts bien mérités (Matt Hardy style !) et de tout cela n'en ont strictement rien à foutre !

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